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24 mars 2013

Demain l'Afrique?

AU HASARD DES LECTURES

 

J’ai d’abord pensé écrire sur un sujet polémique, question de susciter le débat. J’étais dans une station du RER, quand je suis tombé stupéfait sur cette annonce chargée, à mon humble avis, d'antivaleurs, et affichée en grand sur plusieurs panneaux 4/3 de 12m²: " Il est 18h00. Savez-vous où se trouve votre femme ? Leader international de la rencontre extra-conjugale. Ashleym...com ; la vie est courte, tentez l'aventure." Bref, une incitation à l’infidélité qui me fit volontiers emprunter la formule du penseur Régis Debray : « Le monde nouveau n'est pas le mien. » Il disait encore dans l’interview accordée au journal Le Point (1) : «Dans une ère confite dans l'auto-idolâtrie, il convient d'inverser le principe cartésien et de proclamer «Je suis, donc je pense» ». Qu'ira-t-on alors, dans une telle absence de limites en matière de licence, reprocher à un DSK ?

Je me suis vite rendu compte que c’est un sujet bien délicat à traiter et qu’il était préférable que je laisse chacun s’en saisir selon sa façon de voir la chose. Je ne vais tout de même pas entamer une carrière de redresseur de torts à l’ère de la télé-réalité ! Je ne peux tout simplement m’empêcher de me demander : où va-t-on comme ça ?

 

Par la suite, je suis tombé sur une interview d’un autre penseur, Africain celui-là. Dans un numéro (2) plus récent du magazine cité plus haut, Achille Mbembé y va de son analyse toujours aussi originale et pertinente. J’ai donc pensé qu’en parler serait mieux indiqué dans ces colonnes. Invité à Brazzaville du festival Etonnant voyageurs dont le thème était pour cette édition « l’Afrique qui vient », l’intellectuel camerounais pense que « le temps de l’Afrique viendra. Peut-être pas de notre vivant, mais il viendra ». Ilfaudrad’abordladésenclaver : « Abolir les visas, transcender les frontières nationales et régionales, dans tous les domaines culturels, (comme) dans celui des infrastructures de grande envergure (autoroutes, chemin de fer, aéroports, nationaux et internationaux) et des réseaux de communication. »

 

Il est intéressant de voir comment il compare l’Afrique anglophone à la francophone : « Les anglophones n’ont pas, à l’égard de l’ex-pays colonisateur, la même attitude infantile que la plupart des francophones cultivent à l’égard de la France. Ils ont, en outre, l’avantage de s’appuyer sur une langue dominante, ressource de poids sur les scènes de la mondialisation. Les Africains francophones, par contre, ne savent pas faire masse. Ils dépendent presque entièrement de la France pour leur survie symbolique. Or la France, ayant décolonisé sans s’autodécoloniser, peine à échapper à la triple impasse du racisme, du mercantilisme et du paternalisme. Du coup, elle est devenue une souricière pour beaucoup d’intellectuels, d’artistes et de créateurs africains francophones. »

 

Sur l’aide de la France contre les islamistes, il estime que « les Africains ne peuvent (…) pas applaudir les troupes françaises au Mali sans, dans le même mouvement, reconnaître que l’intervention française consacre leur impuissance et met à nu leur incapacité à s’autodéterminer ». Il se demande ainsi à juste titre pourquoi sommes-nous indépendants ?Pourquoi ne pas nous remettre tout bonnement sous tutelle ?

 

Cette problématique de l’indépendance véritable de l’Afrique est aussi revenue au hasard de mes lectures sur Internet. Car à partir d’un courriel, je suis allé jeter un coup d’œil sur un fichier envoyé au format PDF et contenant le journal Les Afriques (3). Je ne remercierai jamais assez le correspondant qui m’a envoyé ce document, car il recelait un article écrit à deux mains qui gagnerait à être connu et dont le titre est « Pourquoi l’Afrique ne décolle pas ».

 

Dans ce long article qu’il serait utile de publier sous la forme d’un petit ouvrage, Adama Wade et Mohamed B Fall dressent en introduction le même constat que M. Mbembé : « La trop lente intervention des pays africains au Mali a révélé l’incapacité des Etats du continent à assurer leurs missions régaliennes de défense et de sécurité. Et si le réveil politique et économique de l'Afrique, célébré depuis quelques années, n’était qu’un leurre ? »

 

Et ces auteurs de dresser un portrait édifiant des relations Nord-Sud au bénéfice à sens unique : « Si les recettes d’exportation ont augmenté depuis 2000, l’Afrique reste encore un exportateur brut de matières premières et un quasi-importateur net de produits finis et de services. [...] La faillite de l’Etat africain postcolonial est donc le résultat d’un système d’échanges déséquilibrés avec les ex-puissances coloniales. L’arrivée des pays émergents sur le marché des matières premières n’a pour l’heure introduit qu’un changement quantitatif : un plus grand volume de matières premières est exporté, de plus grandes recettes sont engrangées. Mais au final, nos pays africains jouent le même rôle de fournisseurs à des usines situées au-delà des Océans. Le changement qualitatif viendra de l’Afrique et de la capacité de l’Etat africain à défendre l’intérêt général pour asseoir une politique de développement, nécessairement en rupture avec les conceptions des bailleurs. Ceci suppose une révolution dans la notion de l’Etat et du pouvoir, une démocratisation réelle et la mise en minorité de l’élite néocolonialiste au pouvoir depuis 1960. »

 

Mais là où ce texte m’a paru particulièrement revigorant, c’est lorsqu’il aborde une question négligée, mais considérée à mes yeux comme celle de la mère des batailles dans la lutte pour plus de justice sur cette terre : la sous valorisation de l’Africain qui veut sortir de son pays, comme celle de ses matières premières. Pour Wade et Fall, la question du visa est l’exemple final de l’asymétrie, un système colonial qui ne dit pas son nom et dans lequel « l’Europe a tout intérêt au maintien du statu quo actuel, c’est-à-dire au visa unilatéral et à l’ouverture de son marché aux seuls produits agricoles et aux matières premières africaines. En contrôlant les flux des africains, le vieux continent avance le prétexte de la lutte contre le terrorisme. Les barrières non tarifaires sont justifiées en général par la protection du consommateur européen. Les deux mesures aboutissent incontestablement à recréer le système colonial. Le visa unilatéral induit à une différence de traitement entre ex-colons et ex-colonisés, et même, entre blancs et noirs. En effet, des 44 (pays) dont les citoyens ne sont pas soumis au visa européen, seuls deux sont non blancs, en l’occurrence le Japon et le Singapour. La plupart des pays africains sont soumis au visa. Quant au maintien des pays africains dans un rôle d’exportateur brut de matières premières, cela rappelle le système de l’échange exclusif qui interdisait aux colonies de transformer leurs matières premières ou d’échanger entre elles. Le maintien de telles situations intactes 50 ans après les indépendances, montre que si le système colonial a disparu juridiquement et politiquement, son modèle d’exploitation économique de la périphérie par le centre a largement survécu. Pourquoi ? »

 

Oui, encore un pourquoi. Eh bien, certainement parce que, comme ils le disent eux-mêmes : « En acceptant le visa unilatéral, nos Etats ont entériné la différence de traitements entre nous Africains et le reste du monde. Deux catégories d’individus existent désormais : ceux qui peuvent se déplacer sans visas et ceux qui sont soumis à cette disposition. Pourquoi donc devrons-nous accepter des règles déséquilibrées à notre désavantage ? Nos élites qui investissent des millions pour s’affranchir de la citoyenneté africaine et obtenir la double nationalité pour leurs progénitures ignorent sans doute qu’il y a un chemin court, plus valorisant pour pouvoir aller et venir dans le monde avec dignité et la tête haute. Ce chemin court s’appelle ‘’réciprocité’’. C’est un principe qui rétablit l’équilibre et ferme la porte à ce qui ressemble à une certaine discrimination raciale… Le visa unilatéral et ses procédures, revêt la violence symbolique de l’apartheid. »

 

De ce point de vue, la question de la circulation des personnes pourrait tout naturellement entrer dans les prérogatives de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Nous avons aussi, nous autres Africains notre responsabilité à questionner dans cet ordre du monde inégal : « La docilité des élites africaines face à ce système inégalitaire fait que ni dans les classements de la Banque mondiale (type Doing Business) ni au forum de Davos, où il est question de classement de pays en fonction du traitement réservé aux investisseurs, il n’est question de visas et de conditions d’établissements dans les pays du Nord. Appliquer la réciprocité ne revient pas à fermer son territoire ou à renoncer à l’hospitalité africaine. Non, il s’agit seulement de refuser la barbarie de l’application, infime soit-elle, d’une forme pratique de la théorie de l’inégalité des races. Nous devons honorer le long combat de l’humanité pour la dignité et l’égalité. Le développement n’est pas une histoire de volumes et de quantités exportées. » Du coup, les deux auteurs de se demander ce que valent toutes les aides au développement et autres projets d’assistance si ces deux principes d’égalité et dignité sont foulés au pied ? A méditer !

 

Serges Antoine D. Mezatio

 

  1. 2010 Le Point : http://toutsurlachine.blogspot.fr/2010/03/litterature-degagements-par-regis.html
  2. Le Point, n°2108 du 7 février 2013, propos recueillis par Valérie Marin La Meslée
  3. Les Afriques, n°229 du 31 janvier 2013

 

 

 

 

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Commentaires
S
Merci pour ce regard analytique très intéressant. Avec l'Afrique, c'est toujours l'Europe qui définit les règles du jeu et distribue les cartes.
D
Excellente réflexion, mais je ne comprends pas tout à fait le paragraphe au sujet du "visa unilatéral." Je sais qu'au Cameroun, on demande le visa aux français, américains... et il n'est pas facile à obtenir.
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